Rap & Politique

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« Le rap n’est pas libérateur dans l’absolu. Il y a un rap aliénant, matérialiste, vidé de sa subversion. Et, derrière, une instrumentalisation de ce rap-là, pour masquer les problèmes, ravaler la façade, avec l’appui de l’industrie du disque qui le bombarde. Un modèle en phase avec l’idéologie bourgeoise, capitaliste, alors que le rap est né dans la merde. Et que l’une de ses fonctions fondamentales est de retourner le stylo contre les causes qui génèrent cette merde. » (Hamé, La Rumeur).

Hamé, 23 ans, membre du groupe La Rumeur, n’est pas du genre à démarrer au quart de tour. Rap et politique ? Il sourit, réfléchit. « Un grand rendez-vous a été raté entre le rap et les jeunes des quartiers, au début des années 90, à l’époque du rap vindicatif. » Le garçon n’est ni désabusé ni amer, juste lucide. Il reconnaît sans mal la distorsion entre le discours farouche martelé par les rappers (constatation/contestation), et une réalité du hip-hop d’aujourd’hui (fric et frime). La voix posée, le discours clair et tranchant, Hamé poursuit : « Le rap n’est pas libérateur dans l’absolu. Il y a un rap aliénant, matérialiste, vidé de sa subversion. Et, derrière, une instrumentalisation de ce rap-là, pour masquer les problèmes, ravaler la façade, avec l’appui de l’industrie du disque qui le bombarde. Un modèle en phase avec l’idéologie bourgeoise, capitaliste, alors que le rap est né dans la merde. Et que l’une de ses fonctions fondamentales est de retourner le stylo contre les causes qui génèrent cette merde. »

« désarroi déjà roi »

Étudiant en fac de cinéma, « issu du milieu ouvrier », Hamé est exigeant. Pas question non plus pour lui de verser dans le simplisme, limite démago, de certains de ses collègues : « Nous avons une responsabilité en tant que rappeurs. Rester sur le constat larmoyant, misérabiliste, peut être une forme de lâcheté. Nous devons amener l’idée d’une alternative politique, urgente. »

Mais voilà. Hamé sait la tâche rude, d’autant que dans la profusion de groupes français, ils sont rares à le suivre dans son raisonnement. Combien, au juste, parmi les plus connus ? NTM, Assassin, Yazid, La Rumeur, IAM, Mystik, Fabe aussi, et quelques autres. Guère plus. A contre-courant d’un rap commercial, muet à 90%, ceux-là continuent, comme au temps du rap-ultra, de traduire, parfois de manière implicite, une attente. Ainsi des NTM qui rappent « La France est accusée de non-assistance à personne en danger » et demandent « qui paiera les dégâts ? » malgré le « désarroi déjà roi ». Ainsi d’Expression Direkt qui expliquait en mai 98 : « Lorsque les autorités ont évacué Saint-Bernard, c’est là que les lascars devaient être. Là où existent du mouvement et des conflits. Mais, en France, c’est chacun pour soi, chacun ses potes. On est dans une situation où l’on doit d’abord survivre. »

Bien sûr, depuis deux ans, les concerts de soutien se sont multipliés (en faveur du Mouvement d’immigration et des banlieues, contre les bavures policières, pour Sida Info Service), tout comme les compilations « contre la censure » ou éditées au profit de l’Observatoire international des prisons, mais ces assauts restent marginaux.

Parmi les plus réussis : le manifeste 11 Minutes 30 contre les lois racistes édité par le label Cercle rouge du cinéaste Jean-François Richet. Une maison de disques qui tranche, elle aussi, dans le monde du rap : pochettes à l’esthétique réaliste soviétique, droit de vote des artistes sur sa gestion, un condensé d’engagement à elle seule. Mais l’ensemble ne parvient pas à faire oublier que le militantisme rap a tardé à venir. Malgré les appels de mouvements comme les Jeunesses Comunistes Révolutionnaires qui éditaient, en 1993, et en vain, une brochure Rap et révolution. Malgré les attentes de beaucoup, au tournant des années 90 : groupes, auditeurs, sociologues, qui ont peut-être commis alors l’erreur de trop miser sur le hip-hop. Comme si cette bande-son des rues pouvait à elle seule tout résoudre. Se faire plus politisée que la société à laquelle elle renvoie. Ou comme si l’instinct des rappeurs pour la chose publique pouvait faire programme.

« L’État, perçu comme une entité coercitive, est celui par qui les contrôles au faciès arrivent – peu d’espoir, donc » (Yann C., The Truth)

Alors, quoi : le rap, de la tchatche, et rien d’autre ? Sear a 30 ans, dont quinze consacrés au hip-hop via son fanzine Get Busy. Aujourd’hui responsable d’Authentik, le magazine des NTM dans lequel il étrille à coups d’interviews Éric Raoult ou Fodé Sylla, il a son idée. « S’impliquer dans le rap, c’est s’impliquer tout court : sortir de la cité, aller de l’avant et, surtout, ne plus se mettre dans la position de la victime ». Une opinion exprimée en 1995 par Joey Starr (NTM) dans Libération : « Je me sens concerné par la vie de la cité, mais pas par les projections des politiciens. T’as vu le décalage ? Leurs gesticulations ? Pour les gens comme moi, un gouvernement de gauche ou de droite, c’est pareil. Mon devoir de citoyen, je le remplis tous les jours, en écrivant mes raps. »

Dans le même esprit, il y a Fabe. Son but : produire une « contre-information et représenter nos idées ». Et l’auteur de Nuage sans fin (« La France est un manège, le Président un forain, le monde la foire du Trône et on veut tous gratter un tour ») d’ajouter : « Je ne rejette pas le système. Je suis dedans, je ne rêve pas. Mais je ne suis pas plus dedans que celui qui bosse à Sony ou chez un armurier. Seulement, nous, nous évoluons dans un système où l’on n’est représenté par personne, à aucun niveau. Ça tourne en rond. »

Parfois, ça ne tourne plus du tout. La méfiance envers les mouvements politiques est totale depuis belle lurette : trop lointains, trop réformistes. Quant à l’État, perçu comme une entité coercitive, il est celui par qui les contrôles au faciès arrivent – peu d’espoir, donc. Yann C., éditeur du fanzine The Truth, avance : « Peu de mecs des quartiers ont une culture politique. Parce qu’il n’y a rien à l’école, que leurs parents sont dépolitisés et que la politique a fui les cités. Pour beaucoup, les notions de pouvoir, de lutte d’influence, restent abstraites. Quant à ceux qui veulent s’y intéresser, ils voient leur désir tué dans l’œuf, à cause des promesses non tenues par les municipalités. »

Alors, le hip-hop se débrouille sans. Parce que son art est la parole, pas les actes. Qu’il n’est au mieux qu’un aiguillon – et c’est déjà beaucoup. Mais, surtout, parce que les rappeurs se veulent éclaireurs plutôt que leaders, porte-voix plutôt que militants. Eux qui savent que les leurs, aux aguets, les écoutent et exigent beaucoup d’eux. Et que d’autres, aux centres-ville, captent, au détour d’une rime, leur parole longtemps confisquée d’oubliés des périphéries. Sans détour, ni filtre.


article paru à l’origine dans Libération, janvier 1999.

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